Mes mots rient

Écrits, songes et correspondances

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Dommage

par Ka

Il pleut sur le boulevard

Une femme passe

Parapluie ouvert

les branches sont une voute sans temps

Tête basse pieds impatients

Elle pressée se doute à peine

Les gens sérieux n’ont pas le temps

Il suffisait d’une tête en l’air

L’aurait vu même l’oeil en verre

Le ciel gris rend les arbres verts

Deux hommes et la mer

par Ka

La première fois je suis venue 
Je suis venue dans la maison 
Il y avait du linge de saison 
Au fil du jardin pendu
Sur la table un village peint
Blanc comme le pain et les mirages 
Le ciel y ressemble à la mer
Les baleines n'ont plus de visage
Un arbre auberge aux oiseaux sages 
Se tord comme une serpillère 
Lavant la rumeur du rivage 
Sur le muret monte le lierre 
Le jasmin et les Ruines-de-Rome
Une amphore embouchure large 
À y faire passer tête d'homme 
Aspire le sort et les orages
la deuxième fois je suis venue 
Je suis venue dans la maison 
Il n'y avait rien que l'horizon 
Au fil du jardin pendu 
Des bouteilles vides le cimetière vain 
Elles ne verront jamais la mer 
L'ivresse qui se passe de verres 
Enterre ses noyés à la main 
Un profond sillon dans la terre 
A ravagé la gorge jaune 
Des iris offertes en aumône
Sur le muret fane le lierre
Plantée dans le massif une ancre
Silence d'un tombeau sous-marin
Pose sur le souvenir le chancre
Le ciel abîme l'homme à la mer
La dernière fois je suis venue
Je suis venue dans la maison
Il y avait au fil du jardin 
Deux vareuses, pendu un marin. 

Abscission

par Ka

Abscission : séparation naturelle d’un fruit, d’une fleur, d’une feuille de sa plante due aux réactions entre l’éthylène et l’auxine.

 

Nous sommes Septembre
La mémoire est restée coucher sous les pins
De sa branche s’est détaché le cœur
Sous le sein
Il ne sait les saisons

Il bat
Et le soleil continue de brûler il bat
Et l’océan salue et se retire il bat
Et les feuilles rougissent il bat
Et la pluie et le vent il bat
Et sur les cimes des fleurs
Hors de la neige se hissent il bat

Et un à un les arbres tombent

Le cœur n’a pas de saison
Il bat contre le temps
Dans le silence des commissures
Dans l’éloquence des lits défaits
Dans les barques armures
À la voile de papier
Il bat
comme la tempête et comme le naufragé

Le soldat de la lune
De ses bras pleins de plumes
Ne sait que battre l’aile
qui n’en est pas une

Il ne sait pas compter
Il ne sait pas voler
Il ne sait pas marcher
Il bat contre le temps

Et un à un les arbres tombent.

Noces

par Ka

Je me souviens d’un soir

dans l’éther les chairs

dissoutes

à la chaleur des pierres.

 

Nous étions les étoiles

A la fleur des abysses

En pluie ombilicale

Glorieux chevaux d’écume

Dans le galop des cimes

 

Abandonnés

A la lèvre gonflée des mers calmes

 

Nous étions le vent

La lumière d’eau pâle

De la lune et du temps

 

Et l’été comme l’hier

nous revenait avec la mer.

La fenêtre

par Ka

Nu comme un être

À peine né

Il a ouvert la fenêtre

Vu le soleil levé

Comment naître ?

 

Il a vu l’araignée

Sur la plinthe laquée

Filer ses peines en nid

 

À ton chevet l’iris

La poussière en hélice

Dans un rayon d’anis

 

Le bleu du ciel loin

Le bleu des âmes moins

 

Naître, on ne sait pas

On naît.

 

Comment revenir de la mort

Alors

Celle qui blesse

Et seul le corps nous laisse ?

 

Commencer par ouvrir la fenêtre

Et son cœur

Devant bien en grand.

Je me souviens que j’ai oublié

par Ka

J’aimerais me souvenir mais la nuit est sans lune à l’intérieur.
Je sais que les choses sont là.
Je n’y ai pas accès. Je cherche. Je ne sais pas quoi chercher. Je n’ai jamais su.

Le vide est immense. Il déborde.

Dans mon crâne je sens les yeux qui tournent.

Les murs sont lisses ils me renvoient mon image inlassablement le visage avide.
Mes mains étaient les gardiennes
Mes mains étaient les gardiennes

Elles ne sont plus les miennes.

Repus de portes sans poignées les murs se moquent.
J’entends le rire
Il prend toute la place.

Je devrais être aspirée moi aussi par ce vide affamé
Qui prend tout.
Et si je ne le suis pas ?
Je reste là.

Je suis une île
A la dérive
Qui a perdu la mémoire
Un morceau de continent
Qui ne reconnaît plus sa terre.

Pourtant je me souviens qu’il est des choses qu’on sait.
Elles ne connaissent ni l’oubli, ni la naissance.
Elles veillent.
Elles n’ont nul besoin d’être listées, répétées, récitées. Elles sont les étrangères, les étranges.

Sans lesquelles je me sentirais étrangère à ma propre maison.

Mon corps est devenu trop grand.
Je me suis perdue à l’intérieur.
La comptine est redevenue comptine.
Elle n’est plus prophétie.

Pourtant je me souviens que je ne voulais pas dormir pas céder aux berceuses.
Je voulais retenir, retenir le jour encore. Le prendre dans la main maladroite et le porter à la bouche, comme les araignées du parc. Le mâcher, l’avaler, le digérer.

Le présent ne devient pas passé. Il s’évapore.

Il laisse en suspension dans ce lieu qui n’appartient ni au temps, ni à l’espace une chose que l’on ne peut nommer. Il n’existe aucun mot pour la définir. Elle est entre. Si les cinq sens était une fratrie. Elle en serait le petit frère bâtard. Celui qui fait partie mais est un peu à part. Celui qu’on ne veut pas voir mais qui du simple fait d’être là, badigeonne tout de sa couleur.

Celui qui colorie obstinément en débordant les lignes. Non parce qu’il n’est pas appliqué mais parce qu’il ne voit pas les lignes comme le bord d’un monde.

Je me raconte l’histoire que je ne peux saisir.

Les pages que j’ai arraché du livre n’étaient pas à leur place. Maintenant je sais que ma mémoire n’a pas cru bon de les auréoler d’un cadre. De les mettre à l’abri du bruit. Ce ne sont pas des reliques. Tout simplement parce qu’elles ont été écrites dans ces cahiers aux pages fines qui sentent encore le bois et qui portent de sa couleur l’ombre, délavée, usée. Ces pages étaient des brouillons.

Les préliminaires sans intérêt d’une vie qui tardait à commencer.

(Un temps)

La vie m’est devenue familière.
Le train passe dans la campagne.
Là
Il y a une route surement
mais presque pas de maisons.

Un arbre seul au milieu d’un champ.
Je m’attends à cette image.

Pourquoi aime-t-on inconditionnellement la solitude de cet arbre dans ce champ ?

Je ne m’attache pas au champ

Je vois l’arbre.

Le champ n’existe que par l’arbre.
L’arbre n’est seul que par le champ.

Le train glisse sur les rails
Je cherche le poids de la ferraille
Ça fait longtemps

Sous mes pieds les racines

Je suis assise
Mon corps ne comprend pas.

La vie te prend par surprise.

Un jour
Puis passe.
Inaperçue
Jusqu’à un autre jour. Un jour où elle continue à extirper de gorges intactes le cri premier.
L’un expire, l’autre inspire. Le témoin suspend tous les souffles.

Dans le stade, les athlètes courent. Ils passent le relai et abandonnent leur corps à la terre.

Elle n’existe jamais autant que lorsqu’elle se tait.

L’estomac se tord à l’intérieur
Ça ressemble à la faim
Sur le sol
les morceaux d’histoire
morte tombent
J’ai retourné ma chambre d’enfant.
Sorti les cartons
Au deuxième étage de la maison
Sur le sol je les ai ouvert
Les morceaux d’histoire morte
Les tombes.

Je n’ai pas mal
J’ai faim

Il y a une petite forêt.
Par la fenêtre du train je vois juste
Une forme
Posée.
Un bouquet d’arbres planté.
J’aimerais ne pas savoir les contours.

L’image me quitte.

La nouvelle

par Sandrynn

Et cette pluie, traitresse, qui tombe. Lentement, en silence, comme un messager secret des pensées lointaines et obscures.

Là-bas au fond, les nuages s’amoncellent pour former une gigantesque masse noire difforme, prête à tout instant à fondre en déversant sa colère.

Le bruit sourd et grondant de la nouvelle, tel les sabots d’un cheval puissant lancé au galop portant sur son dos celui qui doit annoncer l’urgence et la détresse dans un climat de tension pour attiser l’électricité qui déjà dresse les cheveux sur la tête. Sombre cavalier, sombre nouvelle, sombres pensées pesantes.

La sentence tombe, en un éclair, déchirant, trop vif, trop soudain, dans un silence, n’éclairant que du vide. Vide de pensée, vide d’action, vide de vie. Le temps semble figé. Personne n’ose même respirer alors. Déni, rien ne s’est passé, hallucination collective. Où sommes-nous ? Que sommes-nous ?

Alors cette masse informe et si noire crève et déverse sa pluie avec rage, essuyant alors toute dignité, ne laissant que l’outrageuse véracité de la nouvelle. Vérité cruelle, déchirante.

Un grand bruit sec, comme un cri du cœur déchiré en deux. Impuissance, douleur, colère. Et cette eau qui n’en finit pas de tomber avec force, comme pour laver l’affront de l’annonce et l’immobilisme forcé et coupable qu’elle provoque en chacun.

Silence, brisé par le seul bruit de ce torrent ennemi indispensable.

Après ce qui semble être une éternité, l’eau coule plus douce comme une caresse. Comme si la source se tarissais, finissant de verser ce qui reste de vivant en elle. Ne laissant rien d’autre que le silence, le vide. Effarés, terrassés, cherchant une étincelle de lumière dans nos yeux éteints, quelques bribes d’espoir et de vie auxquelles s’accrocher.

Un faible sourire alors. Se rapprocher, s’appuyer les uns sur les autres pour se relever. Partager ce qui nous reste de chaleur enfouie quelque part dans nos cœurs et nos âmes dévastées. La partager pour qu’elle devienne plus forte plus grande et fasse briller à nouveau le soleil salvateur qui achèvera de reprendre ses droits sur la vie.

Alors peut-être l’espoir deviendra réalité. Il le faut.

A bord !

par Ka

Allons buvons l’hiver
Comme on boirait la mer
Toute entière

Encore faisons
Feux de nos coeurs
Face aux soleils qui meurent
La blessure sœur
Au coeur
Suinte

Hémorragie du langage
Maternel
Autopsie de l’orage

L’espérance de ruelle
A changé les yeux en désert

Le lointain éclaire
Comme le miroir
Ment aux sorcières

De la mer nourricière
S’élèvent toutes les plaintes.

A bord !

Trinquons au bord des yeux
Que nos salées s’enlacent
Que l’écorce des pins
Ecorche
Nos paumes de main

Ca pique un peu
On est heureux

Allons soyons superstitieux
Enterrons nos chants nos prières
Aux pieds des arbres centenaires
Cueillir la terre de nos pieds nus
Inviter de vieux dieux perdus
Dans nos rondes d’enfants déchus

La sève de son aveu rêve

Exil

par Ka

Qui es tu Jason ?

Ma chair t’a reconnu
Mes yeux ne te voient pas
Et ne t’ont jamais vu
Ils t’ont bu
Tout entier
Tu me laisses assoiffée
Quel besoin de savoir ?
Il m’a suffit de croire
En toi
Comme au soleil !
Sous mes mains apatrides
Ton corps n’est plus un corps
Il est tout à la fois
Maison tribu histoire
Il est mon nouveau monde
Mon ancestrale fronde
Mon langage et mon nom

Et tes ongles enfoncés
Dans ma peau
Dans mes os
Ils m’ont ouverte en deux
Ont arraché les lois
Déraciné les Dieux
M’ont arraché de moi

Qui es tu ?

Je t’ai rendu la vie
J’ai enfanté ton nom
Tu te croyais mon maître ?

Tes veines sont saturées du sang noir de mes plaies
Tes gestes sont les miens

Fantoche arlequin guignol marionnette polichinelle pantin !

Je t’ai voulu héros
Tu as été héros
Je t’ai voulu mari
Tu as été mari

Et je t’ai voulu père
Tu l’as été aussi

Mon désir t’a créé
Mais tu n’existes pas

Ton corps n’est pas un corps
En ce jour souviens-toi !
Et en ce jour
Putride !
Lavé d’une existence qui n’était pas la tienne
Ne reste que le vide
Non ! Ce n’est pas la mort
La terre reprend ses droits
Et le ciel et le vent

Tu voulais être roi ?
Jadis je t’ai fait Dieu


Elle m’étreint de ses bras
Je disparais en eux
Et redeviens Médée.

Qui es tu ?

Tu vas bien ? Ici il pleut.

par Ka

Tu vas bien ?
Ici il ne pleut plus.
L’air est humide
Ca colle
Il ne pleut plus la terre
Monte dans l’air
La terre porte

Promets-moi
Promets-moi
Sans que la voix s’emmêle
Juste pour faire flotter les lèvres
Dans l’espace entre

Une fleur gonflée
Qui bat

J’ai croisé ton coeur ce matin.
Je ne m’entends plus penser.
Tout va bien.

La pluie reprend
Ici.