Mes mots rient

Écrits, songes et correspondances

La recette

par Dr Awkward

Pour faire un bon calembour, prenez un mot banal, enfermez-le dans un sac en toile et versez dessus quelques dégoulinades de miel. Remuez : le sucre doit bien pénétrer dans toutes les liaisons, jusqu’au radical. À l’aide d’un couteau pointu, percez le sac de quelques trous bien ajustés. N’abîmez pas le mot, malheureux, il n’a même pas commencé à servir !

Fermez ensuite les yeux et sortez en tenant le sac à bout de bras. Tt-tt-tt-tt, on ne triche pas avec les paupières !

Tendez l’oreille et marchez nonchalamment. Gardez vos esgourdes sur leurs gardes car vous entendrez bientôt le froufrou d’un autre mot qui grossit de colère et d’indignation à la vue de son congénère ainsi maltraité.

Rentrez le ventre et soulevez le menton jusqu’à sentir le vent de sa fureur sur votre nuque —alors ouvrez l’œil et d’un coup fourrez dans le sac ce mot encore tout interdit par tant de méchanceté gratuite. Faites-les ensuite tomber dans une marmite de verre et observez-les ; s’ils se griffent et se mordent relâchez-les, s’ils jouent ensemble c’est gagné, vous tenez un jeu de mot !

Crac, glisse, crisse

par Dr Awkward

Ceci est un « Je interdit » : un texte autobiographique où le « je » est prohibé. Consigne additionnelle : « un bon souvenir ».

Craquent et claquent, les épines et branchettes sous leurs pas.

Glissent et roulent, les pierres du chemin qui serpente.

Crissent et bronchent la neige et la glace au pied de la cascade.

Mes chevaux liquides se jettent dans le vide et leurs sabots fracassent l’air, fendant le rivage glacé de mai. Bientôt le dégel charriera terre et pierre, et ma dentelle pièce à pièce fondra comme pain de sucre au soleil de printemps.

Pour le moment, leurs pieds chatouillent mes flancs de colline et dérangent mon sommeil d’ourse. Ni mes brumes ni mes flocons acérés n’entament pourtant leurs titubements joyeux et sonores…

Dieu que les Hommes sont bruyants quand ils marchent. Plût au ciel qu’ils se déplacent sur la langue comme les escargots !

Les ombres bleues

par Dr Awkward

À flanc de montagne un flambeau illumine le chemin, suite d’instantanés retraçant lentement le paysage. Un tintement accompagne le pas des bêtes, sa force et ses variations dessinant dans l’air du soir les pierres du chemin. Dans les déchirures bleues se découpe le clocher de la chapelle posée pierre à pierre par la foi des siècles précédents.

Le voyageur sait bien qu’au bout du chemin l’attend une cabane de pierre, cachée par les arbustes secs. Les bêtes qui renâclent n’ont guère besoin d’indications pour en prendre la direction.

Une couverture à terre l’isolant des pierres, le voyageur sort un roseau de sa besace et en tire une mélodie simple et obsédante qui érafle la nuit. Des fourrés émergent alors les souvenirs, troupeau d’ombres bleues venues repousser la solitude.

Le rivage de tes paupières

par Moue

tearsJ’ai vu mon reflet sur le rivage de tes paupières lorsque je suis venue décrocher ta tristesse à l’abandon. Je l’ai vu se déformer lorsque j’ai défait le nœud de ta gorge.

Tout à débordé sur nos joues et coulé le long des chemins escarpés de nos souvenirs, comme une mélodie s’éloignant à pas feutrés.

 

shore

 

Photos : © Lyathara Photographies
feat. Inès Kozic & Yichun Chen